Le dressage produit certaines des locomotions les plus spectaculaires observées dans les sports équestres. Au trot allongé, les membres semblent se déployer loin devant le cheval ; au passage, les foulées deviennent lentes, élevées et très cadencées ; au piaffer, le cheval conserve une importante activité des membres alors qu'il progresse à peine.
Pour un spectateur, ces mouvements donnent facilement l'impression que le cheval a simplement appris à lever très haut les jambes.
La réalité biomécanique est beaucoup plus intéressante.
Il n'existe pas un mécanisme unique responsable de cette élévation. La trajectoire visible des membres dépend de la conformation du cheval, de ses caractéristiques locomotrices, de la vitesse, du type de trot demandé, de la coordination des articulations, des forces appliquées au sol, de l'entraînement et, dans une certaine mesure, de la sélection génétique.
Deux chevaux peuvent donc lever les antérieurs de manière spectaculaire pour des raisons locomotrices différentes. Et surtout, une grande élévation des jambes n'est pas, à elle seule, synonyme de bon dressage.
Philippe Limousin exécutant un trot allongé lors du Grand National Dressage 2016, au Haras de Jardy. Photographie : Eponimm, 10 avril 2016 — CC BY-SA 4.0 — Wikimedia Commons.
Lever les jambes n'est pas l'objectif du dressage
Le dressage ne consiste pas à apprendre au cheval à monter artificiellement les genoux.
Les qualités recherchées concernent l'ensemble de sa locomotion : régularité, équilibre, élasticité, impulsion, rectitude, capacité à modifier ses foulées et, aux niveaux avancés, rassembler.
La hauteur atteinte par un sabot n'est donc qu'un élément visible d'un système beaucoup plus complexe.
Un cheval peut présenter une action spectaculaire des antérieurs tout en manquant d'équilibre ou de coordination. À l'inverse, une locomotion moins spectaculaire visuellement peut être régulière, efficace et parfaitement adaptée à l'exercice demandé.
L'élévation des membres doit donc toujours être interprétée dans le contexte de l'ensemble de la foulée.
Les jambes ne fonctionnent pas indépendamment du reste du cheval
Un membre ne se soulève pas simplement parce qu'un muscle le « tire vers le haut ».
La trajectoire du sabot résulte d'une succession de mouvements impliquant notamment l'épaule, le coude, le carpe et le boulet pour l'antérieur, ainsi que la hanche, le grasset, le jarret et le boulet pour le postérieur.
Le déplacement du tronc et du bassin intervient également.
Les analyses cinématiques montrent d'ailleurs une variabilité importante entre chevaux dans la manière dont ces articulations participent à la locomotion.
Ce que le spectateur perçoit comme une jambe qui monte très haut est donc le résultat final d'une chaîne de mouvements articulaires et corporels coordonnés.
Les postérieurs sont importants, mais ils ne sont pas « le moteur » unique
Dans le vocabulaire équestre, on entend fréquemment que « tout vient des postérieurs ».
Cette formule décrit assez bien certaines sensations recherchées par le cavalier, mais elle ne constitue pas une description complète de la biomécanique.
Les postérieurs participent à la propulsion et jouent un rôle important dans les mouvements rassemblés. Les antérieurs, eux aussi, produisent et absorbent des forces considérables.
Dans une étude portant sur le passage chez six chevaux de Grand Prix, l'impulsion des postérieurs augmentait et la répartition relative de l'impulsion se déplaçait vers l'arrière par rapport au trot. Mais les antérieurs continuaient à jouer un rôle mécanique majeur. (Weishaupt et al.)
La locomotion résulte donc de l'interaction entre les quatre membres, le tronc et le déplacement du centre de masse.
Le rassembler modifie les foulées
Le rassembler est particulièrement important pour comprendre certains mouvements élevés du dressage.
Il est parfois décrit comme un simple transfert du poids du cheval vers les postérieurs.
Les mesures montrent une situation plus complexe.
Lorsque le degré de rassembler augmente, plusieurs paramètres peuvent changer simultanément : vitesse, longueur et durée des foulées, mouvements articulaires, durée des appuis et distribution des forces.
Dans le passage, par exemple, des chevaux de Grand Prix se déplaçaient 43,2 % plus lentement qu'au trot étudié et leur fréquence de foulée diminuait de 23,6 %. L'impulsion par foulée augmentait tandis que le mouvement vertical du centre de masse devenait plus important. (Weishaupt et al.)
Cette combinaison contribue fortement à l'impression de rebond et d'élévation.
Le cheval ne fait donc pas simplement « monter ses jambes » : l'organisation de toute sa foulée change.
Le passage explique particulièrement bien cette impression
Le passage est probablement l'un des meilleurs exemples.
Il conserve l'organisation diagonale du trot, mais la progression devient beaucoup plus lente et le mouvement plus vertical.
Des mesures réalisées sur des chevaux de dressage de haut niveau ont montré une augmentation de l'impulsion verticale au passage par rapport au trot rassemblé, aussi bien pour les antérieurs que pour les postérieurs. L'impulsion propulsive des postérieurs augmentait également. (Clayton et al.)
Le résultat visuel est un cheval qui semble monter davantage à chaque foulée.
La forte élévation des membres n'est donc qu'une partie de ce que l'on voit : le corps entier suit une trajectoire verticale différente.
Le piaffer utilise encore une autre organisation
Le piaffer paraît lui aussi très relevé, mais sa mécanique diffère du passage.
Le cheval réduit sa progression presque jusqu'à zéro tout en conservant une activité diagonale.
Les études biomécaniques montrent même que le piaffer possède une organisation inhabituelle : certains de ses paramètres cinématiques ressemblent à ceux d'une allure marchée, tandis que les forces exercées au sol et le mouvement du centre de masse conservent certaines caractéristiques associées aux allures courues.
Il a ainsi été décrit comme une allure biomécaniquement hybride. (Clayton & Hobbs)
Une importante élévation des membres au piaffer ne doit donc pas être interprétée exactement de la même manière qu'au passage.
Le trot allongé est spectaculaire pour des raisons différentes
Le trot allongé, précisément représenté sur la photographie ci-dessus, illustre particulièrement bien pourquoi « lever les jambes » est une description insuffisante.
Contrairement au passage, le cheval cherche ici à couvrir beaucoup plus de terrain.
Une étude portant sur six chevaux de dressage entraînés a mesuré une augmentation de la longueur moyenne des foulées de 250 cm au trot rassemblé à 355 cm au trot allongé, parallèlement à une augmentation de la vitesse. (Clayton)
Une autre étude menée sur vingt chevaux de dressage a également observé que le trot moyen ou allongé augmentait l'extension du boulet des antérieurs et des postérieurs par rapport au trot rassemblé. (Walker et al.)
Le geste spectaculaire du trot allongé résulte donc principalement d'une augmentation de l'amplitude et de la longueur de la foulée, avec une organisation mécanique différente de celle du passage.
Deux mouvements peuvent ainsi sembler très expressifs sans être produits de la même façon.
Lever l'antérieur très haut ne prouve pas que le cheval est rassemblé
C'est une distinction essentielle.
L'élévation de l'antérieur est très facile à observer et attire naturellement le regard. Elle ne permet pourtant pas, à elle seule, d'évaluer le rassembler.
Le rassembler implique l'ensemble de la locomotion : durée et longueur des foulées, activité, équilibre, organisation des appuis et coordination entre les membres.
Un cheval peut présenter une action extrêmement haute des genoux sans produire les autres caractéristiques recherchées.
À l'inverse, l'amélioration du rassembler ne signifie pas nécessairement que les antérieurs doivent devenir toujours plus spectaculaires.
Haute action et rassembler ne sont donc pas synonymes.
La morphologie influence la manière de bouger
Tous les chevaux ne possèdent pas exactement les mêmes proportions corporelles.
Longueur des segments osseux, orientation des articulations, forme du tronc, conformation du bassin et caractéristiques des membres peuvent influencer la manière dont un cheval se déplace.
Même parmi des chevaux appartenant à des populations relativement homogènes, les analyses cinématiques montrent des différences individuelles dans la trajectoire des sabots et les mouvements articulaires.
Il n'existe donc pas une locomotion idéale que tous les chevaux pourraient reproduire exactement de la même manière.
La conformation contribue à définir la manière dont chaque individu exprime ses allures.
La génétique joue réellement un rôle
L'influence génétique sur la locomotion n'est pas seulement une hypothèse issue de l'élevage.
Une étude réalisée sur 176 Lusitaniens a estimé l'héritabilité de plusieurs caractéristiques cinématiques mesurées au trot. Selon les variables étudiées, les estimations d'héritabilité allaient de 0,18 à 0,53, les caractéristiques angulaires des antérieurs et la longueur de foulée présentant certaines des valeurs les plus élevées. (PubMed)
Les caractéristiques locomotrices peuvent donc effectivement répondre à la sélection.
Chez les chevaux de sport européens, les stud-books sélectionnent depuis plusieurs générations des animaux selon des critères comprenant notamment la qualité des allures et les performances en dressage.
Cela contribue à expliquer pourquoi certaines populations produisent fréquemment des chevaux aux allures particulièrement expressives.
Mais une race ne détermine pas automatiquement la locomotion d'un individu
Le Hanovrien, le KWPN ou l'Oldenbourg sont fortement représentés dans le dressage moderne.
Le Pure race espagnole et le Lusitanien possèdent d'autres histoires de sélection et sont également associés au travail rassemblé.
Cela ne signifie pas que tous les individus d'une race possèdent la même locomotion.
Une étude comparant quatre Dutch Warmbloods et quatre Lusitaniens au trot rassemblé et au passage a identifié certaines différences entre les deux petits groupes, mais un tel échantillon ne permet évidemment pas d'établir une règle générale pour des populations entières. (PubMed)
La variation individuelle reste considérable.
L'entraînement modifie également la locomotion
La génétique fournit certaines caractéristiques de départ, mais le cheval de dressage est aussi un athlète entraîné.
Au fil de sa formation, il apprend à modifier la longueur de ses foulées, son rythme, son équilibre et son degré de rassembler en réponse aux demandes du cavalier.
Son système musculosquelettique s'adapte également au travail.
Il serait cependant trop simple d'attribuer les mouvements relevés au seul développement « du dos, des abdominaux et des postérieurs ».
La locomotion résulte de l'action coordonnée de nombreux muscles, articulations, tendons et structures élastiques.
L'entraînement agit donc sur la force, la coordination, le contrôle moteur et la capacité à reproduire certaines organisations locomotrices, plutôt que sur quelques muscles isolés.
Des mouvements extravagants peuvent aussi augmenter certaines contraintes
Une locomotion spectaculaire n'est pas mécaniquement gratuite.
Lors du trot moyen ou allongé, l'extension du boulet augmente par rapport au trot rassemblé. (Walker et al.)
Une petite étude portant sur quatre chevaux a également observé davantage d'extension du boulet et de flexion du jarret au trot allongé. Les auteurs ont suggéré que l'utilisation répétée de mouvements extravagants pourrait augmenter la sollicitation du ligament suspenseur, tout en soulignant les limites de leur échantillon. (Equine Veterinary Journal)
Cela ne signifie pas que le trot allongé soit intrinsèquement dangereux.
Cela rappelle simplement qu'une augmentation de l'amplitude ou de l'expression d'une allure s'accompagne de modifications réelles des contraintes mécaniques.
La préparation physique, le volume de travail et la récupération restent donc essentiels.
Pourquoi recherche-t-on autant d'expression chez les chevaux de dressage ?
La réponse est en partie sportive et en partie liée à l'élevage.
Le dressage valorise des allures présentant de la régularité, de l'élasticité, de l'impulsion et une capacité à être raccourcies ou allongées tout en maintenant leur qualité.
Au fil des générations, la sélection des chevaux destinés à cette discipline a donc favorisé certaines caractéristiques locomotrices.
En parallèle, l'entraînement développe la capacité du cheval à transformer ses foulées sur demande.
Le cheval de Grand Prix que l'on voit produire un passage très élevé ou traverser la diagonale au trot allongé est ainsi le résultat d'une interaction entre son potentiel individuel et plusieurs années de formation.
Le spectaculaire peut-il devenir excessif ?
C'est l'un des débats du dressage contemporain.
La sélection et la compétition peuvent encourager la recherche de chevaux extrêmement expressifs.
Or l'amplitude visuelle ne doit pas devenir le seul critère d'évaluation.
Une action très spectaculaire des antérieurs peut coexister avec des défauts de rythme, de coordination ou d'équilibre.
De la même manière, une grande amplitude peut augmenter certaines contraintes mécaniques sans nécessairement améliorer la qualité globale de la locomotion.
La question n'est donc pas de déterminer si un cheval lève trop haut ses jambes simplement en regardant leur hauteur, mais d'évaluer comment cette action s'intègre dans le fonctionnement général du cheval.
Une locomotion expressive n'est ni une preuve de bien-être ni une preuve de maltraitance
Les images de chevaux de dressage très expressifs suscitent parfois des interprétations opposées.
Pour certains spectateurs, elles représentent l'athlétisme et la qualité du dressage. Pour d'autres, elles paraissent artificielles.
La biomécanique invite à davantage de prudence.
Une photographie montrant un antérieur très haut ne permet pas de déterminer à elle seule la qualité du mouvement, l'état physique du cheval ou son bien-être.
Inversement, le caractère naturel de certaines capacités locomotrices ne signifie pas que toutes les méthodes utilisées pour les amplifier soient automatiquement acceptables.
Il faut considérer l'ensemble : mouvement, régularité, comportement, santé, préparation physique, méthodes d'entraînement et conditions de vie.
Pourquoi les chevaux de dressage semblent-ils finalement lever autant les jambes ?
Parce que ce que nous voyons est le résultat de plusieurs phénomènes superposés.
La génétique et la conformation influencent la locomotion de départ. La sélection peut renforcer certaines caractéristiques au fil des générations. L'entraînement développe la force, la coordination et la capacité du cheval à modifier ses foulées.
Puis chaque exercice transforme cette locomotion d'une manière différente.
Au passage, la vitesse diminue tandis que la foulée devient plus longue en durée et que le mouvement vertical augmente.
Au piaffer, la progression disparaît presque entièrement tandis que le cheval maintient une activité diagonale importante.
Au trot allongé, la vitesse et la longueur de foulée augmentent fortement.
Le résultat peut dans les trois cas sembler spectaculaire, mais les mécanismes qui produisent cette impression ne sont pas identiques.
C'est finalement ce qui rend la locomotion des chevaux de dressage si intéressante : derrière une impression très simple — « il lève haut les jambes » — se cache une interaction complexe entre anatomie, forces, mouvement, génétique et apprentissage.
Crédits des illustrations
Philippe Limousin au trot allongé — Grand National Dressage 2016
- Sujet : Philippe Limousin exécutant un trot allongé lors du Grand National Dressage 2016
- Lieu : Haras de Jardy, Hauts-de-Seine, France
- Photographe : Eponimm
- Date : 10 avril 2016
- Source originale : travail personnel du photographe
- Fiche Wikimedia Commons : Philippe Limousin – trot allongé – Grand National 2016.JPG
- Licence : Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International — CC BY-SA 4.0
- Modification : aucune modification de l'image originale dans cette version de l'article.
Sources et références
- Weishaupt et al. – Kinetics and kinematics of the passage
- Ground reaction forces of elite dressage horses in collected trot and passage
- Clayton & Hobbs – A Review of Biomechanical Gait Classification with Reference to Collected Trot, Passage and Piaffe in Dressage Horses
- Clayton – Comparison of the stride kinematics of the collected, working, medium and extended trot in horses
- Walker et al. – Comparison of limb kinematics between collected and lengthened trot in dressage horses
- The effect of collection and extension on tarsal flexion and fetlock extension at trot
- Genetic analysis of kinematic traits at the trot in Lusitano horse subpopulations with different types of training