Le dressage peut donner deux images presque opposées. D'un côté, celle d'un cheval athlétique exécutant avec précision des transitions, des changements de pied, du passage ou du piaffer. De l'autre, celle de chevaux travaillés dans des attitudes très contraintes, la bouche ouverte, l'encolure fortement fléchie ou montrant des comportements interprétés comme des signes de conflit ou d'inconfort.
Ces dernières années, cette seconde image a pris une importance considérable dans les débats sur le bien-être des chevaux de sport.
La question « le dressage est-il mauvais pour les chevaux ? » ne peut pourtant pas être résolue par un simple oui ou non.
Le dressage regroupe des niveaux, des méthodes d'entraînement et des intensités de travail extrêmement différents. Les connaissances scientifiques disponibles montrent également qu'il faut distinguer l'exercice lui-même, la préparation physique du cheval, sa santé, les méthodes employées, son attitude corporelle et les contraintes de la compétition.
La question pertinente devient alors moins « le dressage est-il mauvais ? » que : dans quelles conditions le dressage peut-il respecter ou au contraire compromettre le bien-être du cheval ?
Justin Verboomen et Zonik Plus pendant une séance d'entraînement aux Championnats d'Europe de dressage 2025, en France. Photographie : Carlos Hernani Photo, 27 août 2025 — Wikimedia Commons. Licence et conditions de réutilisation : voir la fiche originale Wikimedia Commons.
Le dressage transforme réellement la locomotion du cheval
Le dressage n'agit pas uniquement sur l'apparence du cheval.
À mesure que le travail devient plus rassemblé, des modifications mesurables apparaissent dans la locomotion : vitesse, longueur et durée des foulées, flexion articulaire, mouvements du dos et organisation des appuis peuvent évoluer.
Une étude menée sur six chevaux de Grand Prix a par exemple comparé le trot en main, le trot de travail, le trot rassemblé, le passage et le piaffer. Lorsque le degré de rassembler augmentait, la vitesse et la longueur des foulées diminuaient, tandis que la durée des phases d'appui augmentait. Au passage et au piaffer, le grasset et le jarret présentaient également davantage de flexion au début de l'appui. (Holmström, Fredricson & Drevemo)
Ces adaptations permettent de comprendre pourquoi le dressage est souvent comparé à une forme de gymnastique.
Mais cette comparaison doit rester prudente.
Un exercice n'est pas bénéfique simplement parce qu'il modifie la biomécanique du cheval. L'intensité, la répétition, la surface, la condition physique, la santé, la récupération et la manière dont l'exercice est obtenu déterminent également ses effets.
Le rassembler ne consiste pas simplement à « mettre le poids derrière »
Une explication traditionnelle du dressage affirme que le cheval porte naturellement beaucoup de poids sur son avant-main et que l'entraînement apprend progressivement à transférer ce poids vers l'arrière-main.
Cette représentation est utile pour comprendre certaines sensations équestres, mais elle simplifie fortement la biomécanique réelle.
Le rassembler correspond à une réorganisation de la locomotion plutôt qu'à un simple basculement du poids d'un côté du cheval vers l'autre.
Les recherches sur les chevaux de dressage montrent des modifications de la longueur des foulées, de leur durée, des mouvements articulaires et de la répartition relative des forces.
Même au piaffer, où le degré de rassembler est extrêmement élevé, les mesures de forces verticales montrent que les antérieurs continuent à supporter des forces considérables. (Clayton & Hobbs)
Un cheval rassemblé n'est donc pas simplement un cheval qui « s'assoit sur ses postérieurs ».
La position de la tête et de l'encolure modifie aussi la locomotion
L'attitude du cheval n'est pas purement esthétique.
Des études expérimentales ont montré que différentes positions de la tête et de l'encolure peuvent modifier les mouvements du dos, certains paramètres des membres et la répartition des forces exercées sur le sol.
Chez sept chevaux de dressage de haut niveau travaillant au trot, différentes positions imposées de la tête et de l'encolure ont par exemple produit des modifications mesurables de la cinématique du dos et des postérieurs. (Rhodin et al.)
D'autres travaux ont mesuré des modifications des forces verticales et de la coordination entre les membres selon la position de l'encolure. (Weishaupt et al.)
Cela ne signifie pas qu'une position particulière soit automatiquement bonne ou mauvaise.
Cela montre en revanche qu'une attitude de tête et d'encolure n'est jamais uniquement décorative : elle interagit avec le fonctionnement du reste du corps.
C'est aussi pourquoi l'apparence d'un cheval « sur la main » ne suffit pas à déterminer la qualité de son travail.
L'hyperflexion concentre une grande partie des critiques
L'un des débats les plus importants concerne l'hyperflexion dorsoventrale de l'encolure, souvent associée dans le débat public au terme rollkur.
Elle correspond à une flexion très prononcée dans laquelle le chanfrein se retrouve fortement derrière la verticale.
Pendant longtemps, les études consacrées à ses effets ont produit des résultats parfois différents selon les protocoles, la durée de l'exercice, les chevaux observés et les indicateurs retenus.
Les connaissances ont cependant considérablement progressé.
Une revue systématique et méta-analyse publiée en 2024 a analysé 58 études évaluées par les pairs consacrées à l'hyperflexion de la tête et de l'encolure.
Parmi les travaux dont les conclusions permettaient d'évaluer le bien-être, 75 % exprimaient des préoccupations concernant le bien-être des chevaux travaillés dans cette attitude. Les auteurs n'ont par ailleurs pas trouvé de bénéfice de performance suffisamment cohérent pour compenser ces préoccupations. (PubMed – systematic review and meta-analysis)
Cette synthèse apporte un niveau de preuve beaucoup plus intéressant qu'une photographie isolée ou qu'un témoignage individuel.
Derrière la verticale et hyperflexion ne sont pas exactement synonymes
Il faut néanmoins éviter une confusion fréquente.
Un cheval dont le chanfrein passe momentanément derrière la verticale n'est pas nécessairement soumis à une hyperflexion extrême.
La durée, l'angle, le degré de contrainte et la manière dont la position est obtenue comptent.
Cette distinction est importante lorsque l'on analyse des photographies ou de courtes vidéos.
Elle ne signifie pas pour autant que les positions derrière la verticale soient dépourvues d'intérêt pour l'étude du bien-être.
Une étude réalisée sur 171 chevaux en compétition a constaté davantage de comportements de conflit lorsque les chevaux étaient montés avec le chanfrein derrière la verticale que lorsqu'il se trouvait devant. Lors d'une observation plus large de la détente, 69 % des 355 chevaux observés étaient travaillés derrière la verticale. (Kienapfel et al.)
Une autre étude comparant des chevaux de Grand Prix filmés en 1992 et en 2008 a observé que les positions derrière la verticale étaient devenues plus fréquentes dans plusieurs mouvements étudiés. (PubMed)
Ces résultats ne permettent pas de diagnostiquer individuellement le bien-être d'un cheval à partir de son seul angle tête-encolure, mais ils justifient l'attention scientifique portée à cette variable.
Le règlement lui-même évolue avec les questions de bien-être
Le débat ne se déroule plus uniquement entre cavaliers, scientifiques et associations.
La Fédération Équestre Internationale a intégré l'hyperflexion, les méthodes d'entraînement, les mors, la bride complète, les muserolles et les éperons parmi les sujets de son programme consacré au bien-être équin.
Sa stratégie A Good Life for Horses prévoit notamment des actions concernant les méthodes d'entraînement éthiques, l'hyperflexion/rollkur et la reconnaissance du stress physique et émotionnel chez le cheval. (FEI – Equine Welfare Strategy)
La FEI prévoit également d'intégrer davantage les connaissances scientifiques dans l'évolution de ses règles.
Le fait que l'organisme international lui-même consacre des travaux spécifiques à ces sujets montre que les interrogations sur le bien-être ne sont plus périphériques au sport équestre.
Les chevaux de Grand Prix montrent-ils forcément des signes de souffrance ?
C'est ici que les données deviennent particulièrement intéressantes.
Une étude publiée en 2021 a appliqué le Ridden Horse Pain Ethogram (RHpE) à 147 chevaux participant à neuf compétitions de Coupe du monde de dressage Grand Prix.
Cet éthogramme regroupe différents comportements pouvant contribuer à identifier une douleur ou un inconfort musculosquelettique chez le cheval monté.
Parmi les comportements fréquemment observés figuraient :
- une bouche ouverte avec séparation des dents pendant au moins dix secondes chez 68 % des chevaux ;
- une position de tête au moins 10° derrière la verticale pendant au moins dix secondes chez 67 % ;
- un regard intense pendant au moins cinq secondes chez 30 % ;
- des fouaillements répétés de la queue chez 29 %.
Pourtant, le résultat général de l'étude était beaucoup plus nuancé que ne le laisserait penser cette liste : la majorité des chevaux semblaient travailler confortablement pendant la plus grande partie de leur reprise. (Dyson & Pollard)
Les chevaux obtenant davantage de comportements du RHpE avaient également tendance à recevoir des notes de dressage plus faibles, avec une corrélation négative modérée entre les deux mesures.
Cette étude illustre bien pourquoi le sujet ne peut pas être résumé par « les chevaux de Grand Prix souffrent » ou « puisqu'ils performent, ils vont bien ».
Un comportement isolé n'est pas un diagnostic
Une bouche ouverte, une queue qui fouaille ou des oreilles momentanément orientées vers l'arrière ne permettent pas, à eux seuls, de diagnostiquer une douleur.
Le contexte et surtout l'association et la répétition de plusieurs comportements sont beaucoup plus informatifs.
C'est précisément l'intérêt d'un éthogramme : ne pas transformer chaque expression du cheval en preuve automatique de souffrance, mais observer un ensemble de comportements selon un protocole reproductible.
D'autres études utilisant le RHpE lors de compétitions de Grand Prix ont trouvé des scores plus élevés dans certains groupes et des associations avec davantage d'anomalies locomotrices ou de boiteries. (Dyson et al.)
Les comportements du cheval constituent donc des informations importantes, mais leur interprétation demande davantage de rigueur qu'une simple lecture d'une photographie.
Le spectaculaire n'est pas nécessairement synonyme de mauvais fonctionnement
Les chevaux modernes de dressage peuvent présenter des allures particulièrement expressives.
La sélection génétique, la conformation, l'entraînement et la préparation physique participent à cette apparence.
Une grande élévation des antérieurs ou un mouvement très ample n'est cependant ni une preuve de bonne biomécanique, ni une preuve de maltraitance.
Les mouvements comme le passage et le piaffer reposent sur des adaptations locomotrices mesurables et complexes.
Le passage, par exemple, associe réduction de la vitesse, augmentation de la durée de la foulée et modification du mouvement vertical du centre de masse.
Le piaffer présente quant à lui une organisation biomécanique inhabituelle, suffisamment particulière pour être décrite dans la littérature scientifique comme une allure hybride.
L'apparence spectaculaire ne suffit donc pas à déterminer le bien-être.
Les exigences augmentent avec le niveau
Un cheval travaillant les transitions élémentaires, les cercles et les déplacements latéraux n'est évidemment pas soumis aux mêmes exigences qu'un cheval exécutant des séries de changements de pied, des pirouettes, du passage et du piaffer.
Les mouvements avancés demandent davantage de coordination et certaines capacités physiques spécifiques.
Cela rend la préparation progressive, la récupération, la condition physique et l'adaptation de la charge de travail à chaque cheval particulièrement importantes.
L'âge seul ne permet d'ailleurs pas de déterminer si un cheval est prêt pour un exercice donné.
Deux chevaux du même âge peuvent présenter des niveaux de développement, d'expérience, de condition physique et des antécédents très différents.
Le cavalier et l'entraînement constituent une partie essentielle de l'équation
Le dressage ne peut pas être étudié indépendamment du cavalier.
Les mêmes mouvements peuvent être préparés et demandés de manières très différentes.
Le cavalier influence notamment le rythme, la vitesse, le contact, les transitions, l'attitude de la tête et de l'encolure ainsi que le degré de rassembler.
Des mesures cinématiques réalisées sur des cavaliers de dressage de haut niveau ont d'ailleurs montré que leur propre organisation corporelle change avec le degré de rassembler demandé au cheval. (PubMed)
La qualité technique du cavalier n'est donc pas un détail extérieur à la biomécanique du cheval : le cheval et son cavalier forment un système mécanique et comportemental interactif.
Le dressage amateur n'est pas automatiquement plus doux
Il serait également trompeur d'opposer systématiquement un dressage amateur respectueux à un dressage professionnel excessif.
Le haut niveau implique de fortes exigences physiques et une pression compétitive importante.
Mais les chevaux de haut niveau bénéficient aussi parfois d'un suivi vétérinaire, d'une préparation physique et d'une gestion particulièrement développés.
À l'inverse, un cheval amateur peut souffrir d'une selle mal adaptée, d'une boiterie non détectée, d'un mauvais équilibre du cavalier, d'un surpoids ou d'une charge de travail inadaptée.
Le niveau de compétition ne suffit donc pas à déterminer le niveau de bien-être.
Le bien-être ne se limite pas aux minutes passées dans la carrière
Cette distinction est fondamentale.
Même un entraînement techniquement correct ne représente qu'une partie de la vie du cheval.
Le bien-être dépend également de son alimentation, de sa santé, de son environnement, de ses possibilités de mouvement libre, de ses interactions sociales, de son repos et de ses relations avec les humains.
La stratégie actuelle de la FEI s'appuie d'ailleurs sur le modèle des Five Domains, qui considère la nutrition, l'environnement physique, la santé et la condition physique, les interactions comportementales et l'état mental. (FEI – A Good Life for Horses)
Évaluer le bien-être d'un cheval uniquement à partir de sa reprise de huit minutes serait donc insuffisant.
Peut-on reconnaître un cheval inconfortable ?
Certains comportements méritent une attention particulière lorsqu'ils sont répétés, prolongés ou associés entre eux :
- ouverture répétée de la bouche ;
- fouaillements répétés de la queue ;
- modifications inhabituelles de l'expression ;
- oreilles maintenues vers l'arrière ;
- irrégularités locomotrices ;
- changements répétés d'allure non demandés ;
- réticence persistante à avancer ;
- défenses ou réactions inhabituelles.
Ces observations ne remplacent pas un examen vétérinaire.
Elles peuvent en revanche constituer des signaux justifiant une investigation, notamment lorsqu'elles apparaissent soudainement ou se répètent.
L'absence de défense spectaculaire ne suffit pas non plus à démontrer qu'un cheval ne ressent aucun inconfort.
Le dressage est-il donc mauvais pour les chevaux ?
Les données disponibles ne permettent pas de soutenir l'idée que le dressage, en tant que discipline, soit intrinsèquement mauvais pour les chevaux.
Elles ne permettent pas davantage d'affirmer que tout travail qualifié de dressage est bénéfique.
L'entraînement modifie réellement la locomotion du cheval. Certaines adaptations correspondent précisément aux objectifs recherchés par le dressage : contrôle des foulées, équilibre, coordination et capacité de rassembler.
Mais la science documente également des motifs de préoccupation bien réels.
L'hyperflexion prolongée possède aujourd'hui un ensemble de données défavorables suffisamment important pour que la revue systématique de 2024 conclue que ses coûts en matière de bien-être semblent dépasser ses éventuels bénéfices de performance. Les positions derrière la verticale ont été associées dans certaines études à davantage de comportements de conflit. Des comportements compatibles avec l'inconfort sont observés jusque chez des chevaux de Grand Prix, même si les données disponibles ne montrent pas que tous ces chevaux travaillent constamment dans la douleur.
Le dressage se situe donc moins sur une frontière entre « bon » et « mauvais » qu'entre des pratiques, des charges de travail et des méthodes plus ou moins compatibles avec les capacités physiques et comportementales du cheval.
Un mouvement spectaculaire ne prouve ni le bien-être ni la souffrance.
La meilleure évaluation repose sur un ensemble beaucoup plus large : qualité de la locomotion, absence de douleur, comportement, condition physique, méthodes d'entraînement, adaptation de la charge de travail, récupération et conditions de vie.
C'est probablement là que se trouve aujourd'hui l'enjeu principal du dressage : conserver ses ambitions sportives et techniques tout en faisant évoluer ses pratiques à mesure que notre compréhension scientifique du cheval progresse.
Sources et références
- Fédération Équestre Internationale – Equine Welfare Strategy: A Good Life for Horses
- Mellor et al. – Hyperflexing the horse's neck: a systematic review and meta-analysis
- Dyson & Pollard – Application of the Ridden Horse Pain Ethogram to Elite Dressage Horses Competing in World Cup Grand Prix Competitions
- Dyson et al. – Application of the Ridden Horse Pain Ethogram to Grand Prix dressage horses
- Kienapfel et al. – Prevalence of different head-neck positions in horses shown at dressage competitions and their relation to conflict behaviour and performance marks
- Comparison of the head and neck position of elite dressage horses during top-level competitions in 1992 versus 2008
- Rhodin et al. – Effect of different head and neck positions on caudal back and hindlimb kinematics
- Weishaupt et al. – Effect of head and neck position on vertical ground reaction forces and interlimb coordination
- Holmström, Fredricson & Drevemo – Biokinematic effects of collection on the trotting gaits in the elite dressage horse
Crédits des illustrations
Dressage aux Championnats d'Europe 2025
- Sujet : Justin Verboomen et Zonik Plus pendant une séance d'entraînement aux Championnats d'Europe de dressage
- Photographe : Carlos Hernani Photo
- Date : 27 août 2025
- Source : Wikimedia Commons
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